mercredi 2 février 2022

La fureur du désir

 

Splendor in the grass, c’est le titre d’un film d’Elia Kazan avec Natalie Wood et Warren Beatty.


Splendor in the grass est une référence au poème de Wordsworth lu en classe par l’héroïne

Splendor in the grass est traduit en français par la fièvre dans le sang 

Splendor in the grass, j’ai vu une immense photo double page, Natalie Wood avec une robe blanche en corolle assise dans l’herbe, dans un Cinémonde de mon enfance. C’était pour la sortie du film, le titre français n’était pas mentionné, c’est pourquoi j’ai toujours associé Natalie Wood au titre original et à une certaine splendeur.

Splendor est le nom du yacht de la scène finale d'un film tragique

Elle commence à tourner dès l’âge de 5 ans et l’avidité maternelle vire à la maltraitance.


avec Gene Tierney (Mme Muir)

Sur le plateau de The green Promise, Natalie, 11 ans, doit traverser dans le décor du film un pont sous une pluie battante. Le pont s’écroule faisant chuter Natalie qui manque de se noyer et se casse le poignet. Prise en main par sa mère qui redoute que le film ne s’interrompe elle ne se plaint pas et pour son poignet non soigné elle aura une malformation osseuse à vie et une crainte justifiée de l’eau assortie d’une prédiction faite à sa mère qu’elle mourrait dans des eaux profondes…

L’emprise maternelle se décline dans plusieurs de ses rôles, en particulier dans Propriété interdite (Sydney Pollack)


où la mère est carrément une maquerelle (la sienne aussi qui la met dans les bras de Franck Sinatra à 15 ans!) et La fièvre dans le sang. Dans ce dernier sa mère n’a de cesse de harceler Deanie sur sa relation avec Bud, se conduit-il en gentleman, est-ce qu’il la respecte, ont-ils commis l’irréparable…bref elle a la hantise qu’ils couchent ensemble, elle est l’image de la frustration alors que ces deux amoureux incarnent le désir et l’extrême douleur de devoir y renoncer.


Dans West Side Story, sorti la même année elle est Maria qui avait enregistré les chansons et a appris à la fin du tournage qu'elle était doublée...

robe blanche dans le west side

Son premier grand rôle est lié à James Dean, avant la fièvre dans le sang la fureur de vivre (sorti 4 jours après la mort de l’acteur) et à Nicholas Ray pour sa vie sentimentale. Elle s’est battu contre sa mère pour avoir ce rôle auquel elle s’identifiait.


une certaine rencontre (Mulligan)

 

Though nothing can bring back the our

Of splendour in the grass of glory in the flower ;

We will grieve not, rather find

Strenght in what remains behind ;

Dans une scène du film, elle est interrogée en cours d’anglais sur ce poème. C’est après sa rupture avec Bud ; elle est dévastée et avec beaucoup d’hésitations et de larmes elle montre qu’elle a très bien compris le sens mais aussi que pour elle il n’est peut-être pas possible de trouver de la force après une si grande désillusion.

 






 


mardi 26 octobre 2021

panne d'inspiration

 

J’ai déjà cité Boris Vian affirmant que le poète écrit sous le coup de l’inspiration. Il rajoute qu’il y a des gens à qui les coups ne font rien.

Même dans la douceur de l'automne les bribes d’écriture esquissées me font rougir de honte et périr d’ennui, alors la pirouette de secours eh bien c’est Boris !

Il régnait en ce temps-là
Grande pénurie de bûches
Et le baron de Trucmuche
Possédait un bien beau bois
Apprenant cette disette
Il se présente au palais
Et sans tambour ni trompette
Propose au roi sa forêt

Je veux bien qu'on me les coupe
Car il fait vraiment très froid
Je veux bien qu'on me les coupe
Et chacun se réchauffa

Un jour, un tout jeune auteur
Est convoqué fort ému
Chez un célèbre éditeur
Qui lui dit: je vous ai lu
Il y a cinquante pages
De trop dans votre bouquin
Coupez-les, et je m'engage
A vous éditer demain

Je veux bien qu'on me les coupe
Répond l'auteur pris de court
Je veux bien qu'on me les coupe...
Et il eut le Prix Goncourt

Les femmes menaient grand bruit
Dans le harem du Sultan
Celui-ci, furieux, s'écrie:
Qu'on m'amène Abou-Hassan!
Abou-Hassan, écout'moi
Je te nomme Grand Ennuque!
Abou-Hassan le reluque
Et dit: Je ne marche pas

Je veux bien qu'on me les coupe
Si j'accepte ce truc-là
Je veux bien qu'on me les coupe...

Alors, on les lui coupa.

les paroles sont de Boris Vian, la musique de Goraguer 

 

il me fait penser à quelqu'un...mais à qui?



 

 


mardi 7 septembre 2021

Rocco et son frère

 

Alain Delon crevait l'écran dans Le guépard et ici dans Rocco et ses frères


Je n’ai jamais évoqué Jean-Paul Belmondo. L’ironie de la déprogrammation fait qu’Arte a passé hier au soir Le voleur avec Belmondo à la place d’Un flic avec Delon.

La légèreté n'était pas de mise quand la journaliste d'Inter demandait hier au soir aux auditeurs de dire quel était leur Belmondo, le nouvelle vague ou l’aventurier, Michel Poiccard (A bout de souffle) ou Rocco (100 000 dollars au soleil) ? Que veut-on avec ce genre de question ? du sensationnel, de la comparaison, du clivage, de l’intellectuel contre le populaire et j’en passe ?

Les deux acteurs sacrés monstres ont tourné pour la première fois dans « Sois-belle et tais-toi ». Le litige a commencé à propos de grosseur de... caractères! « Nous n’avons que deux petits rôles mais Alain a son nom écrit en plus gros sur l’affiche de promotion » fait remarquer Belmondo. La fièvre monte sur le tournage de Borsalino quand la Paramont présente en gros titre « une production Alain Delon » alors qu’un accord stipulait qu’aucun nom ne devait faire de l’ombre à l’autre. Le tribunal donne raison à Belmondo et les deux acteurs deviennent très très amis…mais aucun film mémorable ne jaillira de cette amitié.

Au décès d’Alain Delon on entendra certainement les mêmes commentaires, d’un côté l’acteur « italien » (Visconti, Antonioni, Zurlini…), de l’autre les rôles de flic ou voyou (Melville, Verneuil, Deray…).

A propos de tendre voyou un petit épilogue avec Ferdinand taxé d’anarchiste moral et intellectuel à la sortie de Pierrot le fou et la jolie ligne de hanche de Marianne.

 





 

 

samedi 1 mai 2021

péché capital

 

Ce premier mai pluvieux, gris et triste invitait au voyage à travers le cinéma américain. J’ai choisi un film vu et revu…pour Gene Tierney, pour l’histoire, pour la jubilation que ce film ait échappé à la censure.

Péché mortel (Leave Her to Heaven) de John M. Stahl m’a propulsée encore une fois dans les délices de la friandise savourée par avance. La première fois, au CNP Terreaux, j’avais poussé un Oh de ravissement quand l’héroïne baisse son livre et cela avait fait rire le spectateur derrière moi. Il est vrai qu’ensuite j’ai essayé de voir tous ses films et elle est sublime, forcément sublime dans Laura, un autre de mes doudous de cinéma.

Mais aucun n’égale en noirceur, en folie possessive et meurtrière, son personnage de Péché mortel. Ce film commence comme un mélo flamboyant en diable et en beauté et dévie vers le film noir bien noir…

La censure a essayé de supprimer la scène où elle se laisse choir dans l’escalier et je ne sais comment elle a été sauvée (la scène) mais il est vrai que cela aurait enlevé un morceau de choix à l’intrigue.

C’est le premier film en couleurs de J. M. Stahl, tourné en extérieurs et je désespérais de voir deux de ses films, Images de la vie et Le secret magnifique. Douglas Sirk en a fait des remakes; pour le deuxième il n’a pas changé le titre et l’autre c’est le célèbre Mirage de la vie. Il a été projeté lors du festival Lumière 2016, version restaurée…tout ça, Lana Turner flamboyante…c’était la troisième fois que je le voyais mais je n’étais pas immunisée pour autant et je n’étais pas la seule à pleurer…Chasse aux trésors fructueuse à la bibliothèque, au silo j'ai pu emprunter le coffret avec les deux secrets...et j'ai réservé Images de la vie.

« Visage d’ange et cœur de ténèbres ». C’est ainsi que Martin Scorsese décrit la vénéneuse héroïne de ce film antidote à la grisaille et à l’ennui.  


 

dimanche 14 mars 2021

Fin de bal

Boris Cyrulnic, dans une chronique sur France Inter, parlait du guépard, le film de Visconti et faisait le parallèle entre l’œuvre et la vie du cinéaste. Il ne mentionne pas qu'il s'agit d'une fidèle adaptation du livre de Lampedusa.

Quand j’ai commencé à le lire j’avais l’impression que ce n’était pas une première. Puis, au fur et à mesure que j’avançais dans la lecture je me suis rendu compte que c’étaient les images du film, vu plusieurs fois, qui se superposaient à l’écriture.

Et ce livre est une merveille. Visconti, avec tout son talent, ne pouvait rendre cet humour féroce qui transparait à chaque page mais il a su choisir des acteurs qui débordent de la page.

Quand le prince Salina fait « sa » demande à don Calogero pour l’union de sa fille, la belle et riche Angelica, avec son neveu Tancredi (beau prince désargenté), Lampedusa l’imagine déglutissant une couleuvre et le lecteur la voit descendre doucement dans son gosier…

« Les derniers petits os de la couleuvre avaient été plus écœurants que prévus ; mais en fin de compte eux aussi avaient été avalés. »

A partir de là les images se sont inversées, je ne voyais plus celles du film tellement le livre est évocateur…dans le chapitre du bal on se les représente, suspendues aux lustres, ces jeunes filles raillées par le Prince…« la fréquence des mariages entre cousins, dictés par la paresse sexuelle et les calculs terriens, la rareté de protéines dans l’alimentation aggravée par l’abondance d’amidon, le manque total d’air frais et de mouvement, avaient rempli les salons d’une foule de jeunes filles incroyablement petites, invraisemblablement olivâtres, insupportablement gazouillantes…il lui semblait être le gardien d’un jardin zoologique en train de surveiller une centaine de jeunes guenons : il s’attendait à les voir tout à coup grimper aux lustres… »

Dans le bal final, dans la riche maison des Ponteleone, la mauvaise humeur de Don Fabrizio s’en prend au mobilier vieillot, aux miroirs ternis, à ces catacombes…et sa lucidité sur le déclin d’un monde, de son monde, font immédiatement penser au bal du temps retrouvé chez la princesse de Guermantes, ex mère Verdurin. Ici celui qui va monter, qui est déjà bien haut c’est don Calogero que la famille Salina a fait inviter au bal puisque père d’Angelica ; la présence de cette dernière c’est un peu l’ultime revanche du prince, l’irruption de la beauté et d’un sang nouveau chez ces gens « qui composaient le monde, toujours les mêmes, ne se lassaient pas de se rencontrer, pour se féliciter d’exister encore ».

Il retrouve sa jeunesse le temps d’une valse avec Angelica, « à chaque tour une année tombait de ses épaules » ; mais le prélude et le final sont teintés par l’évocation de la mort. En partant au bal la calèche croise un prêtre portant un calice et le Saint Sacrement. Sa mélancolie, réapparue après la danse avec sa future nièce, fait dire à son neveu Tancredi : Mais qu’est-ce-que tu regardes ? Tu courtises la mort ? Le prince rentre seul, les rues commencent à s’animer mais il reste quelques étoiles, grand réconfort de Don Fabrizio, en particulier Vénus  et il imagine le rendez-vous moins éphémère qu’elle  pourrait lui donner.

Sa passion pour l’astronomie est un peu l’antidote à l’emprise de la religion, le roman commence par la récitation (quotidienne) du Rosaire. Après la mort de Don Fabrizio ses trois filles, vieilles, bigotes, ont fait une grande collection de reliques exposées dans la chapelle du palais. Le cardinal de Palerme, après expertise, en a certifié cinq et les demoiselles Salina, en colère, doivent avaler cette couleuvre qui aurait certainement étouffé leur père pour d’autres raisons.

Le prince sicilien Giuseppe Tomasi Di Lampedusa est mort juste après avoir écrit ce roman. Dans une lettre envoyée, avec le manuscrit, à son ami Enrico Merlo, il précise « Il est superflu de te dire que le prince de Salina est le prince de Lampedusa, Giulio Fabrizio, mon arrière-grand-père : tout est vrai : sa taille, les mathématiques, sa fausse violence, son scepticisme,  sa femme, sa mère allemande, son refus d’être sénateur. » Voici la dernière phrase :

Je crois que l’ensemble ne manque pas d’une poésie mélancolique particulière