C’est
une des rares photos qu’on ait d’elle…
On sait qu’elle
est née en 1935 dans le Sussex, ses parents faisaient partie de la petite
bourgeoisie aisée, ils sont morts dans un accident quand elle était encore
bébé. Elle est partie en Inde vivre chez un oncle jusqu’à l’indépendance ou peu
après je ne sais pas exactement. Elle a fait des études à Londres, anglais
histoire et a commencé à écrire à l’aube des années 60.
On peut dater
cette photo à la parution de son premier livre, un best seller comme on dit
maintenant.
Elle est
belle, pleine d’assurance, le regard mi-ironique, mi-interrogateur ; en
arrière-plan sa machine à écrire. Elle était déjà fiancée à ce fils de
maharadjah du nord de l’Inde puisqu’elle porte le magnifique collier avec un
rubis qu’il lui a offert. Elle arbore bien sur le fume-cigarette qui ne la
quittait jamais. C’est son ami Brian Taylor qui a pris la photo, étonnante pour
l’époque, ce visage lumineux, presque provocant, sur un fond sombre, je ne sais
qui a rédigé le court article, sobre et plutôt bien écrit, et tout cela a paru
dans le Times.
C’est la première
fois que son nom s’étalait dans la presse, peu de gens la connaissaient alors,
elle n’avait écrit qu’un seul livre qui a eu certes beaucoup de succès mais
depuis Jane Austen tant de femmes écrivent en Angleterre qu’on n’a pas tout de
suite enregistré le nom de miss Rebecca Eliott.
Depuis lors peu
de photos, jamais d’interviews.
Ce qu’on a réussi
à savoir d’elle a filtré par des proches, des voisins, des secrétaires…
On sait qu’elle
aime les tuniques indiennes, qu’elle fait faire à Bénares dans un coton
spécial, les pulls en cachemire mais déteste les jupes en tweed !
Elle
aime marcher dans la lande du Devonshire, on ne situe pas vraiment où elle
habite, elle a certainement brouillé les pistes.
Elle déteste
qu’on se renseigne sur elle, sur sa vie et en même temps elle se fiche
royalement des cancans.
La
seule chose qu’elle évoque sans se faire prier c’est sa période indienne, un
conte des mille et une nuits dit-elle en riant.
Elle apprécie
Virginia Woolf, Edith Wharton et Forster, particulièrement route des Indes.
Elle écrit le
matin, souvent très tôt. Elle peut vivre dans le désordre, sa chambre est un
foutoir, son salon ne fait pas très five o’clock, mais son bureau est un
damier géométrique ; les crayons sont toujours bien alignés et taillés, un
bloc de papier grand luxe sur un coin du bureau, d’autres en attente sur
l’étagère de la bibliothèque et la fameuse Remington en solitaire sur une
petite table près de la fenêtre.
Elle ne fume pas
le matin, après le thé de l’après-midi elle se rattrape et elle vient souvent à
bout de son paquet en fin de soirée.
Elle vit seule.
Elle va à Londres souvent pour voir ses amis, aller au théâtre, rencontrer son
éditeur…
Je me
souviens de l’annonce fracassante qu’elle a faite dans une réception chez lady
Bronson. Je regardais cette femme toujours belle, si libre d’allure et aucun
signe, hormis la coiffure, peut-être l’habillement, n’aurait pu indiquer que
c’était dix ans après la photo du Times.
Elle a déclaré
qu’elle cessait d’écrire des romans a-t-elle précisé!
Tout le monde se
regardait, incrédules, ce n’était pas dans les habitudes de Rebecca de faire
des jokes, encore moins de ce goût là, elle a évité les questions en
ajoutant : ne me demandez pas pourquoi…
Et bien sur les
cerveaux carburaient, les langues qui ne pouvaient se délier devaient
chauffer…Mais pourquoi ? Elle a tant de succès, elle a du talent, elle
sait se renouveler…c’est vrai qu’on n’a jamais su pourquoi le mariage hindou
n’a pas eu lieu, on lui a certes prêté d’autres fiancés, amantes… une rumeur a
circulé sur son amitié avec Laura Simpson, mais qu’est ce que ça change ?
Les
people sont repartis de cette réception en restant sur leur faim, et on n’a
plus entendu parler de Rebecca, la romancière, ni de la femme pendant de
nombreuses années.
Aussi en 1980
quand le livre est sorti ce fut un coup de tonnerre, et quelques jours après un
cataclysme quand on apprit sa disparition…au même âge que Virginia Woolf elle
se donnait la mort. Etait-ce son testament ?
J’ai imaginé
cette bioromance à partir de cette
photo.
J’ai su ensuite
qu’il s’agissait de Charlotte Delbo, écrivaine et femme de lettres, née en 1913
de parents italiens, engagée dans la Résistance au côté des communistes et de
son mari en 1941, il sera arrêté avec elle et fusillé en 1942, elle sera
déportée à Auschwitz en 1943 dans « le convoi des 31000 » dont elle
sera l’une des 49 rescapés.
Elle apprend la
mort de son frère, elle commence à écrire après une période de dépression et
comme Robert Antelme et Promo Levi, décide d’en
parler…
Elle reprend un
temps son travail d’assistante auprès de Louis Jouvet et publie en 1965 « Aucun
de nous ne reviendra ».
Elle appréciait
le champagne.
Morte d’un cancer
du poumon en 1984, elle a confié ces dernières paroles à une amie :
Tu leur diras, toi, que j’ai eu une belle vie !