dimanche 5 avril 2026

Pas son genre

 Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre !  (Un amour de Swann)

J’ai revu un samedi soir à la TV, sur une chaîne publique…quelle chance ! le film de Lucas Belvaux, Pas son genre.

Clément est prof de philo, Parisien d’abord, essayiste et spécialiste de la philosophie scandinave et allemande.

Jennifer est coiffeuse à Arras, à 1h30 de Paris mais cela suffit à Clément pour se sentir puni, banni, lorsqu’il reçoit sa nomination dans cette ville (dans le grand nord !) et d’éprouver la crainte obsédante de louper quelque chose d’important à Paris lorsqu’il sera à Arras.

Clément couche deux nuits à Arras, il va se faire couper les cheveux pour la rentrée et bien avant qu’ils aient repoussé il retourne au salon pour proposer un rendez-vous à la jeune femme qui l’a coiffé, Jennifer.

Lors de la rencontre, dans un café, il lit Dostoievski, elle lui parle d’Anna Gavalda ; d’emblée on pressent que cette relation qui se noue peut être une chance pour les deux, une attirance des « contraires »…et cela fait naître un suspens sentimental ;  le déterminisme social va-t-il prendre le pas sur la découverte de l’autre, de sa différence, de sa singularité ? Lors du rendez-vous au cinéma, Clément avoue son ignorance des actrices, du film, et rétropédale quand Jennifer est trop étonnée de ses lacunes et ne le croit pas quand il dit qu’il n’a pas la télé.

Dès le générique du film et au tout début on sait que Clément ne veut pas trop s’engager dans une relation et fuit dès lors que sa partenaire manifeste un désir (mariage, enfant…), il se fait traiter de lâche sans réagir...

Il précise bien à Jennifer qu’il est nommé à Arras pour l’année scolaire et qu’il sera de nouveau à Paris l’année suivante.

Jennifer dit souhaiter une relation durable, sans forcément s’adresser à Clément, mais elle annonce qu’elle ne veut plus d’aventures…

Elle aime son travail et le revendique, c’est peut-être la première fois que Clément entend quelqu’un parler de son investissement dans un travail manuel.

Clément délaisse un week-end Paris et ses soirées branchées et suit Jennifer et ses collègues à la soirée karaoké, peut-être une brèche dans l’acceptation de l’autre et de ses goûts ?

Les livres tiennent une grande place dans le film.

Quand Clément offre à Jennifer un essai de Kant avec une dédicace pour sa position kantienne sur la beauté il sous-entend (quand elle réagit à la difficulté de lire ce livre) que ce n’était pas forcément pour qu’elle le lise.

Jusque-là Jennifer a suffisamment d’assurance et de joie de vivre pour ne pas se sentir déstabilisée…elle a du répondant face à monsieur le prof de philo…elle parle spontanément des livres que Clément lui conseille.

La première désillusion se produit à propos de livres lorsqu’elle en achète un pour Clément (Anna Gavalda ?) et qu’elle découvre qu’il a publié et pas n’importe quoi…de l’amour (et du hasard)

Mais la scène qui précipite la chute est celle du carnaval, festif, dans une foule joyeuse et bruyante. Un silence assourdissant… Clément ne présente pas Jennifer à sa collègue de philo et à sa famille.

Là l’humiliation est publique pour Jennifer, cela dépasse la honte individuelle et elle comprend qu’elle ne peut pas être dans la lumière avec Clément !

Loïc Corbery est magnifique de glaciation « classique » tant dans sa façon de s’habiller que dans ses retranchements affectifs.

Emilie Dequesne irradie, solaire, lumineuse, aussi à l’aise sur une scène de karaoké qu’avec Clément.

Les deux paraissent assez seuls, Jennifer ne voit que ses collègues en dehors du boulot, elle se dépêche de rentrer le soir auprès de son fils. Clément sort beaucoup à Paris mais on ne sait pas s’il a des amis.

On pouvait croire un moment à l’épanouissement de cet amour…Clément montre un attachement pour cette jeune femme qui bouscule sa position de philosophe en retrait de la vie et tente de croire à cette histoire.

Le fossé le plus important est culturel, Jennifer n’a pas fait d’études, mais il ne paraît pas infranchissable. En tout cas elle ne le vit pas comme cela, lui certainement davantage même si par ailleurs il ne se l’avoue pas.

Quand Clément la nie publiquement comme s’il avait honte de la présenter et de la nommer elle reçoit une gifle magistrale et celui qui la donne ne comprend pas et ne comprendra peut-être jamais ce qu’il déclenche.

Et elle quitte TOUT et Arras avant lui…

Wikipédia qualifie ce film de comédie romantique, on peut le voir avec une teinte  plus sociologique que psychologique, à la différence du goût des autres où le personnage joué par Anne Alvaro chemine vers la reconnaissance d’un autre qui n’était pas du tout son genre

Mais on est loin du romantisme et plus encore du conte de fée qui va abolir les barrières de classe et dans une comédie douce-amère mais plus amère que douce.

 

                                                             I will survive
 



 

 

 

 

 

 

 

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