mardi 14 mars 2017

promenade avec Robert




J’ai toujours préféré dans le jeu du dictionnaire la citation à inclure dans la « fausse » définition qui apporte un élément de véracité avec la complicité d’un auteur prisé par Robert.
Pour le mot cortinaire j’avais donné la définition suivante : dépôt laissé dans les faisselles à fromage après l’évaporation et inclus « la fille de ferme se plaignait de la cortinaire séchée difficile à nettoyer… » attribué à Maupassant.

Le dico foisonne de citations d’écrivains célèbres, petites phrases anodines et sibyllines, accolées aux mots les plus simples.

Proust est dans les auteurs pas mal cités :
 « une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas dans mon genre ! »
Stendhal n’est pas en mauvaise place :
« tous les plats étaient empestés avec de l’huile rance. »
« N’ayant rien à lire, j’écris »
Balzac non plus :
« Le jeûne et la misère étaient gravés sur cette figure en traits aussi lisibles que ceux de la peur »
pas mal d’occurrences avec Chateaubriand:
« Les religieux psalmodiant les prières des morts »
un vrai Maupassant :
« Ce fut une quinte terrible qui lui déchirait la gorge »
un peu d’oulipo vulgaro avec Queneau:
« une copine démerdarde qui dès le lendemain me trouve une place »
et pour le verbe, démerder, on retrouve Queneau « il était bien temps qu’il se démerde pour gagner sa croûte ».
Pour le mot suivant, démérite, le petit Robert fait appel à Montherlant, « il n’y a nul démérite à être dernier »
inattendu :
« Mère lionne avait perdu son faon » (La Fontaine)
une touche d’exotisme :
« Elle tenait un café borgne dans le quartier de Galata » (Pierre Loti)
de poésie :
« J’aime les nuages…les nuages qui passent…là-bas…les merveilleux nuages ! » (Baudelaire)
un concentré d’existentialisme :
« Tiens, tu me ressembles, tu es aussi poire que moi » (Sartre)
un brin de nostalgie :
« Les matins pour se débarbouiller, il tirait un seau d’eau ». On suppose qu’il décrit la toilette du grand Meaulnes car il s’agit d’Alain Fournier
un mot savoureux à la même page :
« On va recommencer (…) à débagouler les mêmes inepties » (Flaubert)
on croise aussi San Antonio :
« après avoir menotté mon chauffeur à son volant et confié l’un de mes feux à Béru »
Tiens ! une liste avec Pérec :
« un grand plateau de cuivre martelé chargé de pâtisseries orientales – baklava, cornes de gazelles, gâteaux au miel et aux dattes »
à comprendre il y a « je vous ai compris » (de Gaulle) mais le Littré nous emmène dans l’antichambre de Racine :
« L’ingrate, qui mettait son cœur à si haut prix
Apprend donc à son tour à souffrir des mépris »
cette saillie ne doit pas être dans une de ses pièces :
« Il est fort extraordinaire qu’une femme dont la fille est en âge d’être mariée ait encore d’assez beaux restes pour s’en vanter si hautement » (Corneille)
du distingué :
« Costals, le nez bouché, éternue et se mouche. Est-ce la rhinite ? » (non ce n’est pas Queneau mais Montherlant)

et la plus belle :
« Je n’insiste pas. A la revoyure » (Marcel Aymé)



mardi 21 février 2017

du rififi dans les branches

Après l'arbre une petite ode à un de ses plus fervents supporters

Je vois des écureuils qui sautent de branche en branche
Ces compères acrobates s'en paient une bonne tranche

J'aime le mot écureuil. André Breton, dans une lettre à sa fille quand elle aurait 16 ans, l'avait adressée à son écusette de noireuil.

L'écureuil anglais, the squirrel, l'a-t-on à peine entrevu, vif-argent, il est déjà à la cime de l'arbre.
L'allemand, der Eichhörnchen, est plus lent, il prend le temps de cueillir et planquer les glands.
Et l'italien, ah l'italien, il fait le pitre, il scoiattolo, et trouve aisément sa place dans la Comedia del' Arte des animaux.

 Mes écureuils sont toujours en transe
J'aimerais bien faire un tour de danse



 

mardi 14 février 2017

La forêt qui cache l'arbre



 Que sont donc ces temps où parler des arbres est presque un crime
Puisque c'est faire silence sur tant de forfaits?


arbre de la liberté Bayeux
J'ai déjà cité ces vers de Brecht du poème « à ceux qui viendront après nous » et aujourd’hui les forfaits ne sont guère silencieux, ils ont noyés dans le maelstrom et la cacophonie de l’information. Certains passent aux oubliettes très vite, d’autres sont commentés, plus rarement analysés… ceux qui relèvent de la palinodie (mot que je viens de découvrir synonyme de désaveu, rétractation, revirement, volte-face) sont aussi nombreux que les pâquerettes dans un pré printanier.


Alors je vais parler des arbres, quelques arbres…


Mon premier sera le jacaranda, ce  flamboyant bleu-violet qui réussit à embellir les quartiers les plus ternes.

Au Japon ils fleurissent au début du printemps avec les sakura (cerisiers ornementaux) et Pretoria est la ville du jacaranda.

L’arbre de Judée s’exhibe depuis longtemps dans nos cités. Il y a une trentaine d’années une collègue me racontait qu’une de ses amies était partie en Israël et s’était extasiée sur l’arbre de Judée découvert lors de ce voyage… La première a fait remarquer à la seconde qu’il y en avait un magnifique dans la cour de son immeuble !

J’ai appris en allant au musée de Charlieu qu’il y avait des mûriers mâles et femelles; il y a deux spécimens magnifiques devant le musée. N’ayant pas pu les prendre en photo je joins celle d’une plantation de mûriers dans mon quartier.


il faut du monde pour faire la ronde
Il parait que c’est le plus vieil arbre du monde, l’arbol  del Tule, cyprès de Montézuma, 41m de haut, 42m de circonférence. De fait son âge est inconnu et oscille entre 1200 et 3000. Il est surnommé l’Arbre de la Vie en raison de toutes les représentations d’animaux qui sont censées être visibles sur son tronc noueux. Une légende Zapothèque prétend qu’il a été planté il y a 1400 ans par Pechocha, un prêtre d’Ehecatl, le dieu du vent des Aztèques.

forfait du castor
au bord de l'Yzeron
tilleul plongeant


Je reviens dans l’hexagone, et même dans ma zone avec des arbres rencontrés ça et là au gré de mes balades.


Je termine avec l’araucaria, appelé aussi désespoir des singes car ses branches possèdent des centaines d’épines très pointues.


Une anecdote savoureuse : Françoise Hardy était l’invitée de Mireille Dumas pour parler de son livre autobiographique, le désespoir des singes… et autres bagatelles. A la fin de sa présentation elle évoque pourquoi elle a choisi ce titre, son réconfort trouvé auprès des arbres dont elle enserre le tronc… Et Pierre Palmade, l'autre invité, de rétorquer que ce n’était pas mal pour quelqu’un qui avait vécu trente ans avec un mec qui s’appelle Dutronc ! 


mardi 20 décembre 2016

Ce rien qui n'est pas rien



Je suis en train de lire l’essai de Daniel Arasse, on n’y voit rien, les reproductions sont en noir et blanc et pour sa première étude, Mars et Vénus surpris par Vulcain, je n’y voyais doublement rien quand je me référais à l’image. Il a fallu que j’aille voir le tableau en couleurs pour repérer l’amant, Mars casqué caché sous la table, le petit roquet qui aboie le signale mais Vulcain peut-être dur de la feuille et occupé ailleurs semble l'ignorer !

En feuilletant un vieux Télérama hors-série (rendez-vous au Louvre) je suis tombée sur le tableau célèbre Gabrielle d’Estrée et une de ses sœurs, la première se fait pincer le sein par la seconde qui lui tient  le mamelon entre le pouce et l’index arrondis… la femme pincée montre une bague dans l’autre main ; c’est un inconnu de l’Ecole de Fontainebleau qui l’a peint. S’il est considéré aujourd’hui comme une œuvre belle et mystérieuse il représentait à sa naissance (1595) l’équivalent d’une caricature du Canard Enchaîné nous dit Emmanuel Le Roy Ladurie.

Gabrielle était la maîtresse du roi Henri IV et le fait de la représenter nue dans son bain était déjà fortement irrévérencieux mais le peintre en a rajouté une couche car la pinceuse ne serait pas sa sa sœur Julienne d’Estrée, duchesse de Villars, mais Henriette d’Entragues la favorite qui va succéder à Gabrielle dans le cœur et le lit du souverain. Ce geste un peu chichiteux ferait allusion à la naissance du royal bâtard César de Vendôme et la bague rappellerait la promesse de mariage d’Henri IV à l'ancienne et à la nouvelle car double scandale à la cour il aurait promis le mariage aux deux!

 C’est aussi palpitant que chez les Borgia… Et la vieille dans le fond serait occupée à tricoter de la layette, ça c’est moins sûr et n’est peut-être qu’une interprétation de plus


Daniel Arasse a enregistré une série d’émissions sur France culture en 2003, l’année de sa mort. Dans l’une d’elles, à propos de la chambre des époux de Mantegna (palais ducal de Mantoue) il souligne que maintenant on ne peut plus voir cette fresque fascinante, dans laquelle il est resté des heures… car au bout d’un quart d’heure il faut dégager pour le groupe suivant.



On peut aussi ne rien voir quand il y en a trop… et être découragé par les files d’attente, déjà. C’est pour cela que j’apprécie la carte musées qui me permet de voir plusieurs fois une exposition et parfois de revenir pour un seul tableau.


Toujours dans le Télérama j’ai relevé ces propos de Michel Bouquet.

Je ne vais plus guère au Louvre aujourd’hui. Je ne supporte plus l’entassement des tableaux les uns au-dessus des autres, tous ces chefs-d’œuvre accumulés dans la Grande Galerie, ces différentes écoles juxtaposées ! Trop d’émotions…ça me donne le vertige, je ne vois plus rien. J’étouffe…Ou alors, il faudrait n’aller au Louvre que pour voir un seul tableau. Et fermer les yeux jusqu’au moment d’y arriver. Et fermer les yeux jusqu’à la sortie, au moment de repartir.