samedi 16 avril 2011

Longtemps il s’est couché de bonne heure….


Incipit…. le mot n’est pas beau, c’est pourtant un sésame merveilleux la première phrase,  l’ouverture d’une porte, et l’effet de surprise est immédiat, à la différence du Il était une fois où l’histoire ne commence qu’après la formule magique.

Quelques premières phrases….

Il était une fois, se raconte Mary Ann, une belle princesse qui s'appelait Miranda et qui avait une boîte à souhaits, noire, avec des paillettes d'or et une longue fente sur le dessus, comme une tirelire, pour laisser passer les souhaits, un chaque jour. Alison Lurie tient la baguette des fées dans Comme des enfants.

Celle de Zazie (dans le métro) de Raymond Queneau précurseur du SMS :
Doukipudonktan, se demanda Gabriel excédé.

Lévi-Strauss attaque bille en tête dans Tristes Tropiques: 
Je hais les voyages et les explorateurs
 
Le début du livre Le démon de H.Selby Jr, guère cité dans les manuels scolaires
Ses amis l’appelaient Harry. Mais Harry n’enculait pas n’importe qui. Uniquement des femmes…des femmes mariées.

L'étranger et laconique Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas de Camus

Une longue phrase ouvre le livre de John Fowles, Sarah et le lieutenant Français :
Le vent d’est est le plus désagréable des vents qui viennent souffler sur Lyme Bay – Lyme Bay, la plus large des échancrures de la partie inférieure du grand bras de terre que la côte anglaise allonge dans la direction sud-ouest – et de ce fait un curieux n’aurait pas manqué de faire quelques suppositions solidement fondées à propos d’un couple qui venait de s’avancer sur la jetée près de Lyme Regis – petite ville ancienne qui avait donné son nom à l’échancrure – certain matin de la fin mars 1867, où ce vent soufflait en courtes rafales, mordantes et sèches.
mais ne doit pas pour autant dissuader de le lire 

Et c'est le vent du nord, le norouâ, qui souffle fort sur la maison de Maria Chapdelaine:
"Ite missa est." 
La porte de l'église de Péribonka s'ouvrit et les hommes commencèrent à sortir. (Louis Hémon) 
 
C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier, et, si peu que l’on sache de son sentiment à cet égard, lorsqu’il arrive dans une nouvelle résidence, cette idée est si bien fixée dans l’esprit de ses voisins qu’ils le considèrent sur le champ comme la propriété légitime de l’une ou l’autre de leurs filles. ( Orgueil et préjugés Jane Austen)

On continue dans la littérature anglo-saxonne avec Russel Banks (American Darling) qui nous fait découvrir un pays, le Libéria.

Après bien des années où j’ai cru que je ne rêvais plus jamais de rien, j’ai rêvé de l’Afrique. 

F. Scot Fitzgerald dans Les heureux et les damnés :
En 1913, lorsque Anthony Patch eut vingt-cinq ans, deux années s’étaient déjà écoulées depuis que l’ironie, le Saint-Esprit de notre époque, était, du moins théoriquement, descendue sur lui.

Pour les amoureux de New-York et de Colum McCann
Le soir qui précéda la première chute de neige, il vit un grand oiseau gelé dans les eaux de l’Hudson. (Les saisons de la nuit)

Quand je sens s’abaisser le coin de mes lèvres, quand s’installe en mon âme le crachin d’un humide novembre, quand je me surprends à faire halte devant l’échoppe du fabricant de cercueils et à emboîter le pas à tout enterrement que je croise, et, plus particulièrement, lorsque mon hypocondrie me tient si fortement que je dois faire appel à tout mon sens moral pour me retenir de me ruer délibérément dans la rue, afin d’arracher systématiquement à tout un chacun son chapeau…alors, j’estime qu’il est grand temps pour moi de prendre la mer.
Bon, là j’ai triché un peu, mais ça vaut le coup…, il s’agit de la quatrième phrase de Moby Dick (Melville)

Un roman américain d'un auteur russe d'abord paru en France:
Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta: le bout de ta langue fait trois petits pas le long du palais pour taper à trois reprises, contre les dents. Lo-Lii-Ta. Stanley Kubrick a adapté le livre de Nabokov en 1962.

Les liaisons dangereuses (Choderlos de Laclos) ne commencent pas par une lettre de La Merteuil mais par une de la (encore !) très sage Cécile Volanges :
Tu vois, ma bonne amie, que je tiens parole, et que les bonnets et les pompons ne prennent pas tout mon temps ; il m’en restera toujours pour toi.

Un romancier qui tient ses promesses, surtout celle de l'aube:
C'est fini. La plage de Big Sur est vide, et je demeure couché sur le sable, à l'endroit même où je suis tombé (Romain Gary).

Le bonjour du premier roman d'une certaine Françoise
Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse.

Avec le début du Procès on est déjà dans l'atmosphère de Kafka
On avait sûrement calomnié Joseph K…, car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin.

Le roi Charles, notre empereur, le grand, 
Sept ans tous pleins est resté en Espagne.
C'est le premier vers de la Chanson de Roland, mais j’aime beaucoup ceux-ci, à vérifier si c’est dans La légende des siècles… en tout cas abondamment cités dans le film  La lectrice d'après le livre de Raymond Jean...
Tranquilles cependant Charlemagne et ses preux
Descendaient la montagne et se parlaient entre eux

Dante entonne son chant premier de lEnfer : [1]
Nel mezzo del cammin di nostra vita
Mi ritrovai per una selva oscura,
Ché la diritta via era smarrita.

Une enquête reste à faire pour trouver de quel livre de Boris Vian il s’agit ? (j’ai essayé, sans succès), c'est peut-être un canular, le texte est un peu approximatif…et tant mieux si le mystère demeure :
Tudieu dit la baronne en javanais et en branlant le chef, non qu’elle se fût permis quelque familiarité avec le personnel mais bien parce qu’elle parlait les deux langues

Du plus loin que je me souvienne, j'ai entendu la mer, nous susurre, comme le vent dans les aiguilles des filaos, le chercheur d'or de J.M.G. Le Clézio
 
Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189...
le Grand Meaulnes, quand j'ai racheté le livre j'ai pris la même édition de poche car la couverture fait déjà rêver.

Mme de Lafayette et une autre princesse, Mme de Montpensier:
Pendant que la guerre civile déchirait la France sous le règne de Charles IX, l'amour ne laissait pas de trouver sa place parmi tant de désordres et d'en causer beaucoup dans son empire.

Jacques le fataliste nous entraîne avec Diderot dans le plaisir du dialogue et de la digression:[2]
Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut

Toutes les familles heureuses se ressemblent mais les familles malheureuses le sont chacune à leur façon, cette phrase qui ouvre Anna Karénine (Tolstoï) est un sésame dans l'élégance du hérisson de Muriel Barbery.

Je termine ces mises en bouche avec Queneau (les fleurs bleues)
Le vingt-cinq septembre douze cent soixante-quatre, au petit jour, le duc d’Auge se pointa sur le sommet du donjon de son château pour y considérer, un tantinet soit peu, la situation historique.
Et la dernière phrase ? L’excipit comme on dit… c’est aussi vilain que l’entrée et je préfère refermer doucement la porte avec Marcel Aymé et les contes du chat perché, clin d’œil d’une émotion partagée avec le canard et la panthère.

Et la panthère ferma ses yeux d’or


[1] Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue.
[2] Voir le petit livre de Kundera « Jacques et son maître hommage à Denis Diderot en trois actes ».

mardi 12 avril 2011

Ré-création

Je n’ai pas encore publié dans ce blog, des jeux de langage. En voici quelques uns….

Un proverbe détourné dans l’Aubrac après observation sur le terrain :
La pluie du matin n’arrête pas le pèlerin  
La pluie du soir le pousse à boire

Et quelques néologismes :
calinoir : recoin cachette pour les câlins du soir
schizo-frêne : arbre des forêts de l’inconscient dont les branches deviennent phosphorescentes à la tombée de la nuit
biofatigue : sentiment de lassitude causé par l’envahissement de la religion bio, idem pour fatiguécolo
lézardo : ado qui aime paresser au soleil et qui a parfois des difficultés à se lever le matin 
zone étérogène : zone particulièrement sensible en période chaude
shishiteux : fumeur de shit radin
bébéatitude : attitude béate devant un bébé

Mais dans le domaine des détournements, des jeux où il y a souvent gros à gagner et peu à perdre je préfère ce que font les autres…

J’ai particulièrement aimé 
Quand Françoise Hardy parlait devant Mireille Dumas de son livre et de son amour pour les arbres, dont elle étreignait le tronc… Pierre Palmade lui fait remarquer que c’était intéressant en ayant vécu trente ans avec un mec qui s’appelait Dutronc !  

Quand j’ai lu que Flaubert s'était écrié dans ses dernières heures « Je vais mourir et cette pute de Bovary va vivre ! »

Que Corneille ait eu le culot d’écrire dans Polyeucte (acte I, scène 1)
«Vous me connaissez mal : la même ardeur me brûle,
Et le désir s’accroît quand l’effet se recule :
Ces pleurs, que je regarde avec un œil d’époux,
Me laisse dans le cœur aussi chrétien que vous. »
 
Que Victor Hugo ait inventé un calembour/ville pour sa rime dans La légende des siècles (Booz endormi)
« Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait, »

Et dans « La belle Hélène » d’Offenbach :
« Je suis l’époux de la reine, poux de la reine, poux de la reine…. »
« Ce roi barbu qui s’avance, bu qui s’avance, bu qui s’avance… »
 
La strophe rajoutée de Tristan Bernard
Peut-être que je serai vieille,
Répond Marquise, cependant,
J’ai vingt-six ans, mon vieux Corneille
Et je t’emmerde, en attendant.

au poème de Corneille
Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux, 
Souvenez-vous qu’à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.

Le double zeugma de Desproges « Après avoir sauté son petit-déjeuner et sa belle sœur le petit prince reprit enfin ses esprits et une banane. »

Un des souvenirs de Georges Pérec
Je me souviens que le lendemain de la mort de Gide, Mauriac reçut ce télégramme « Enfer n’existe pas. Peux te dissiper. Stop. Gide. »

Et pour terminer, dans la même veine, avec le professeur Froeppel (un peu frappé) de Jean Tardieu et ses petits problèmes et travaux pratiques :

Sachant que vous êtes immortel, comment organiserez-vous vos journées ?

samedi 9 avril 2011

Lettre de la marquise de Chaconne à sa fille

Je vous dis souvent, ma chère fille, que vous me faites peine de vivre recluse dans votre campagne, eh bien figurez vous que samedi soir je vous ai enviée de n’avoir pas à subir l’outrage qui m’a été infligé, ainsi qu’aux spectateurs d’une œuvre intitulée  les Indes dansantes d’après (ce pauvre) Rameau, qui n’avait rien demandé de tel !

Je ne dirai rien sur l’orchestre qui a joué fort honnêtement sa partie, en revanche les obsessions chorégraphiques de Madame P. m’ont glacée jusqu’à l’os, voire jusqu’aux articulations, qui gémissaient devant si peu de grâce. Je plains les danseurs d’accumuler tant d’heures de travail pour en arriver là. Je déplore surtout que sous couvert de modernité, de décalage, de revisite d’une œuvre dite poussiéreuse, de provocation et autres transgressions à la noix, des krréateurs nous imposent un spectacle d’une profonde et abyssale vacuité.

L’amie qui m’accompagnait, kinésithérapeute dans une institution qui reçoit des personnes atteintes d’infirmité motrice cérébrale, disait que les mouvements désarticulés des danseurs lui évoquaient les corps disloqués de certains résidents.

Quand la chorégraphe est montée sur scène (ouf ! c’était fini !), moche, le crâne rasé, j’ai eu un moment la vision d’une rescapée de Dachau. Ma méchanceté ne connaît alors plus de bornes lorsque je lis (dans la brochure donnée au théâtre) qu’en 2006 elle a créé un objet chorégraphique particulier, Animale, qui permet la rencontre d’une danseuse et de 50 souris dans un espace réduit de 9 m². Freud aurait pu écrire une sixième psychanalyse, après  l’homme aux rats , voici la danseuse aux souris  !

Tout cela ma fille ne va pas vous donner envie de retourner dans le monde de la culture et des mondanités. Mais j’assisterai avec grand plaisir à la pièce que joueront vos enfants à la fin de l’année scolaire et cela m’est déjà un doux réconfort de penser à leurs mimiques et à l’application qu’ils mettent à cet ouvrage.


J’attends aussi avec impatience, ma douce, une de vos missives impertinentes et je vous embrasse.



Comme antidote à cette critique un peu acerbe je conseille le film (affiche ci-jointe) qui montre la reprise d’un spectacle de Pina Bausch, Kontakhof, avec des  adolescents d’horizons différents, sous la direction de deux danseuses. 

Dans ce film apparaît très nettement que l’ouverture
au monde et aux autres, suscitée ici par la danse, est une force merveilleuse.



mercredi 30 mars 2011

La deuxième fois….

On dit toujours que la première fois est la meilleure…..
Le premier amour, le premier baiser,  le premier pas, la première gorgée de bière

La deuxième fois, cela sonne moins bien, eh bien je voudrais réhabiliter cette deuxième fois, lui donner une deuxième chance

Quand j’ai lu la princesse de Clêves je me suis un peu beaucoup  ennuyée ; la deuxième fois, au moment des remous déjà cités dans ce blog quand Monsieur Sarkozy mettait sur la touche Madame de La Fayette, je ne sais pourquoi le charme a opéré.  Peut-être le fait qu’on parlait beaucoup de la princesse a- t-il en tout cas pour moi permis un autre regard, comme on voit d’un autre oeil quelqu’un dont on vous parle tout à coup avec éclat et que vous jugiez insignifiant….(ouf ! j’ai eu peur de ne jamais sortir de cette phrase - galère…).

Idem pour Anna Karénine, que j’ai relu grâce à l’élégance du hérisson. Je ne m’étais point ennuyée la première fois, certes non, mais la deuxième ce fut bien mieux ; je me suis davantage attachée aux personnages de Katty et de Lévine, double de Tolstoï, je n’étais pas obnubilée par la fin, bref un second voyage fort agréable.

La même chose pour le temps de l’innocence d’Edith Wharton, que Françoise Hardy m’a donné envie de relire lors d’un entretien à la radio. Cette deuxième fois, je l’ai savourée, chapitre après chapitre, et le fait de savoir plus ou moins où j’allais n’enlevait rien au plaisir, au contraire, il ajoutait une valeur, je dirais même une jouissance…. Ce sont parfois des premières fois  pour d’autres qui donnent envie d’ une deuxième fois…
Et j'anticipe le plaisir de relire bientôt mon préféré de cet auteur : chez les heureux du monde.

Et cette première fois que tout le monde a en tête, foin de littérature, on sait bien aussi qu’elle est rarement bonne, sûrement délicieuse d’appréhension avant, mais certainement bien meilleure après, et au delà de la deuxième fois….alors cette première, qui a eu parfois des répétitions générales plutôt frustrantes, comme la première cigarette, a d’abord une valeur initiatique auprès des autres (alors tu l’as fait ?), une couleur sentimentale en tout cas, parce qu’au fond un peu pudique et parfois honteuse, qui se teinte avec le temps de nostalgie.

Et si ce blog porte le nom d’un roman de Fitzgerald c’est que plus encore que pour ses romans et nouvelles, je crois que j’ai un attachement pour sa personne, éblouie et méprisée par le monde des riches et qui décrit si bien l’imposture et les sentiments d’envie et de honte. Quand j’ai relu the great Gatsby j’ai réalisé qu’il suffisait à Tom Buchanan, le vrai riche, de quelques phrases pour liquider Gatsby encore plus sûrement qu’en le tuant !

Il y a aussi le syndrome du deuxième, de Poulidor (ou Juppé, ou Rocard…),  du bon élève qui est toujours deuxième. Et le second qui ne supporte pas de ne pas être le 1er,  cela fait même dire à un Iznogoud célèbre  «  Je préfère être le premier dans mon village que le deuxième dans Rome »

Bien sur la deuxième fois a aussi mauvaise réputation à cause de la sempiternelle  injonction  fort pédagogique « tu feras mieux la prochaine fois ! »

Et pourtant ce peut être un appel à la différente, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre.

Et je ne peux m’empêcher de convier Léo pour terminer avec lui (sans l’utiliser à des fins politiquement corrects, le deuxième verre, ça va…. juste pour le plaisir de sa compagnie)

Monsieur Richard !!!!  le deuxième……………pour la route !


samedi 26 mars 2011

J’aime le cinéma


J’aime aller seule au cinéma, cela doit remonter à l’enfance, quand je fréquentais le dimanche après-midi un cinéma de quartier dans lequel j’ai vu pas mal de films italiens surtout…je ne m’en souviens pas, bien sur, mais une actrice, Antonella Lualdi, m’avait marquée et elle est je crois tombée dans l’oubli (ou je ne l’ai pas reconnue blonde !). Elle jouait, brune encore, Mathilde de la Molle aux côtés de Gérard Philippe dans Le rouge et le noir de Claude Autant-Lara.

Quelques années plus tard, je découpais des photos de Gérard Blain et Jean Sorel
Quand j’ai vu le film de Visconti, Sandra, avec Claudia Cardinale et Jean Sorel, il était ma foi aussi beau que dans mes émois adolescents ; dans le film de Bunuel, Belle de jour, j’avais du mal à concevoir que Catherine Deneuve aille faire des passes l’après-midi alors qu’elle vivait avec un mari qui avait les traits de Jean Sorel…

J’aime l’instant magique au cinéma quand les pubs se sont évanouies, quand les présentations de films sont terminées, quand les portables sont coupés et qu’enfin dans le noir la seule lumière est celle de l’écran.

C'est un bonheur d'aller au cinéma l’après-midi, quand il y a peu de monde, surtout les aficionados… J’avoue avec un léger sentiment de honte que j’ai découvert récemment l’Institut Lumière. Il est vrai que j’ai souvent vu les films programmés « dans le fameux hangar », mais quel plaisir de les revoir, les westerns en particulier, dans cette magnifique salle obscure, on aura compris que les DVD ce n’est pas mon truc et que je n’aime guère le cinéma en boite.

Et je trouve dommage qu’un film soit si vite mis en conserve, j’aimerais revoir Inglourious basterds sur un grand écran et pas devant ma télé…pour retrouver la sensation éprouvée la première fois, encore  un peu d’émerveillement devant cet hymne au cinéma

Je n’aime pas spécialement aller seule au théâtre…pourquoi le cinéma ? peut-être qu’à une époque où les émotions doivent être vécues et diffusées en instantané, où les applaudissements crépitent avant que tombe le rideau, j’aime prendre mon temps, digérer lentement le film que je viens de voir et n’ai aucune envie de répondre à la question « Alors, qu’est ce que t’en penses ? »

lundi 21 mars 2011

Le bel Antonio

Elle s’était dit « je pars seule en Italie ! après tout je n’ai pas besoin de chaperon, nous sommes en 1972, une copine cela peut être ennuyeux et un copain carrément encombrant… »

Elle se raisonnait aussi en se disant qu’elle ne partait pas au bout du monde, elle allait sur le vieux continent à l’heure où certaines de ses consœurs voyageaient sac à dos au Népal. Mais elle ne faisait pas partie de la beat génération, sinon par l’âge et parfois un peu l’apparence avec ses longs cheveux blonds qui lui donnaient l’air d’une vierge préraphaélite….vierge quand même pas, elle avait beau avoir eu une éducation stricte, en fille de la bourgeoisie bostonienne, elle se croyait un peu dessalée miss Cooper.

Et puis les Anglaises ont parcouru l’Italie au XIXème siècle, parfois solitaires… alors une Américaine dégourdie du XXème no problem !

Elle avait choisi Rome et Florence comme destinations principales, avait un bon guide et parlait un peu l’italien. Son imagination et ses lectures l’entraînaient déjà sous le plafond de la Sixtine, dans les chambres de Raphaël, devant les Botticelli ou près du pont sur l’Arno où Dante avait aperçu Béatrice pour la prima volta

Elle n’avait pas choisi Venise, réservant cette destination pour un voyage post nuptial, « dessalée mais un peu traditionnelle », ni l’Italie du sud qui exhalait trop les miasmes de la pauvreté et les ruelles mal famées de Naples. 

Avion jusqu’à Paris, où elle est restée deux jours, puis le célèbre Palatino, et enfin l’arrivée à Rome, statione Termini.

Les couleurs, les odeurs, cette langue qui chantait à ses oreilles, et bien sûr la découverte des trésors de la ville éternelle…

Cependant assez vite un curieux sentiment s’est attaché à ses pas : tous ces regards…. elle n’était entourée que d’hommes, qui la dévisageaient, la scrutaient, la déshabillaient… la violaient des yeux. Elle choisissait des tenues des plus classiques, elle qui avait pensé faire des rencontres comprenait que ce n’était pas l’endroit pour la jouer séduction…, elle la jouait plutôt austère, se coiffait en chignon, mais avait l’impression que cela redoublait les assiduités de ces messieurs, comme une héroïne d’Hitchcock de plus en plus inaccessible et de plus en plus poursuivie. Sauf que pour elle ce n’était ni Cary Grant ni Sean Connery qui menaient la traque !

Elle s’offrait toujours les grands cafés des lieux  touristiques place Navone le plus souvent, mais ne pouvait répondre à l’invite des terrasses sur  ces petites places qu’elle découvrait au hasard des ruelles.

Cela ira mieux à Florence, se disait-elle ils sont peut-être moins latinos.  Eh bien ce fut pire encore. Le centre historique était plus ramassé, elle avait moins d’échappatoires, les trottoirs étaient étroits et plusieurs fois elle faillit se faire renverser par une vespa en voulant échapper à un admirateur trop pressant.

Elle se mit à les haïr ces hommes égrillards, hâbleurs, probablement des impuissants, des frustrés…. pour qui seule comptait l’icône de la mamma.

Et rien à voir avec ces beaux visages des fresques de Ghirlandaio dont elle pouvait à peine profiter redoutant le moment où elle sortirait de l’église ou du musée…Eh puis quel casse-tête de jongler avec les horaires d’ouverture ou plutôt de fermeture …Elle abhorrait cette phrase, véritable contre-sésame de bien des sites : « la chiesa è chiusa » et qui semblait être un calembour tout droit sorti d’un ouvrage d’italien pour débutants.

Elle avait pensé prolonger son voyage si l’occasion se présentait, - mais quelle occasion ? Elle n’avait parlé à personne hormis le personnel de service, et c’est renfrognée qu’elle prit place dans le train puis l’avion pour New York.




Elle ne remarque pas tout de suite le passager qui s'assoit à côté d’elle…Sa mine boudeuse se détend quand elle commence à le regarder. Regarder un homme, quel plaisir ! Plaisir interdit depuis qu’elle avait été un centre d’attractions permanent. Celui-ci est beau, blond châtain, des yeux marron aux  reflets presque dorés, un vrai page de Mantegna. Il lui parle, et là son désir de plaire, de lui plaire, s’efface devant son besoin de communiquer, les vannes s’ouvrent, elle lui raconte son voyage en omettant les passages déplaisants.

Il va à New York pour une exposition qu’il va mettre en place à l’automne, il est Italien, rejeton d’une vielle famille aristocrate déchue, lointain parent avec Visconti…, il s’appelle Antonio et il partage son temps  entre San Francisco, où il réside le plus souvent, et New York…


Elle se prend à rêver pendant les rares moments où ils sont silencieux.  Voilà qui était comique, alors que les Italiens sont devenus son cauchemar, elle rentre aux Etats Unis avec un Italien bellissimo et cultivé qui lui plait de plus en plus, elle s’imagine déjà le rejoindre à San Francisco.

Il s’est assoupi et elle ne peut détacher les yeux de ce profil, elle remarque alors son élégance, une élégance discrète et pas tapageuse, qui dénote du bon goût et l’argent qui va avec.

Peu avant l’atterrissage il lui demande si quelqu’un l’attend à New York, elle sent son cœur s’emballer, il va lui demander de la revoir, son adresse, lui proposer quelque chose, elle ne sait pas quoi, s’énerve un peu et bafouille qu’elle doit prendre une correspondance pour Boston.

Elle l’entend dire que son amie sera là et elle redescend sur terre plus vite que l’atterrissage. Que croyait-elle pauvre illuminée, un beau mec comme ça ! Elle essaie de cacher sa déception, ils attendent leurs bagages côte à côte en silence.

Quand ils sortent de l’aéroport, elle voit s’élancer vers lui une hippie toute en couleurs en tunique et pantalon flottant. Elle se sent brusquement terne à côté d’elle, mais la voix de cette amie la fait chavirer à nouveau, elle la regarde mieux,  c’est un hippy !


Antonio le lui présente comme un artiste peintre prometteur, c’est donc une relation de travail, elle en pleurerait de soulagement, elle écoute à peine son nom, mais sur son nuage de béatitude elle entrevoit quand même les regards qui s’échangent, les doigts qui s’effleurent et s’étreignent et elle comprend ! quelle nouille, quelle cruche, quelle gourde !





La nouvelle est inspirée d’une photo des années 60 où on voit une touriste Américaine la proie des regards avides des Italiens qui l’entourent et de voyages en Italie, seule ou pas.
Le titre est une référence au film de Bolognini avec Marcello Mastroiani
La photo est celle de la bocca della Verità à Rome

samedi 19 mars 2011

Lettre à la princesse

J’avais écrit ce texte quand le landerneau parisien s’était ému des attaques de Nicolas Sarkozy contre Madame de La Fayette, et j’ai d’ailleurs relu la princesse à cette occasion et ai bien plus apprécié cette fois là… comme quoi un peu de publicité ne nuit pas forcément.


Madame

Ma mie il faut que je vous narre un fait bien singulier. Il est arrivé à la Cour de France un curieux personnage, prince ou comte hongrois. Il se nomme Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa et tient d’étranges propos.

Il dit par exemple que dans les siècles à venir on se gaussera de l’amour courtois, encore plus de l’amour précieux, de ce qu’on appellera  ensuite l’amour romantique, bref de l’amour comme sentiment et qu’il ne restera que ce qui est visible aux yeux de tous, un amour populaire en quelque sorte, voire populiste (je ne peux pas faire la différence à ce jour mais je sens qu’il y a une nuance)  qui serait commenté dans ses moindres détails par le plus grand nombre et adoubé par la cour de l’époque, qu’il nomme les journalistes… Il affirme même que dans la Cour où il réside habituellement, où il est appelé à jouer un rôle important dit-il, il présente sa bien aimée tout simplement par son prénom avec cette phrase fort poétique je vous l’accorde « Entre C….  et moi c’est du sérieux ! ».

Les autres cours d’Europe ne sont pas épargnées par ce phénomène. Monsieur de la Rochefoucauld disait l’autre jour à Madame de Lafayette qu’un sieur de Berlusconi prenait beaucoup d’emprise à la Cour de Rome, et s’il est plus âgé que Monsieur Sarkozy, il n’en est pas moins son ami et paraît plus expérimenté.

Je suis tout ébaudi ma mie par ces divagations et d’autres que je ne saurais vous conter tellement elles me déconcertent et je ne suis certes pas un grand épistolier, comme votre amie la marquise de Sévigné.

Mais ne nous laissons point abuser  par les censeurs bouffis de moralisme qui nous entourent, les maris jaloux, les fâcheux qui prédisent que vous n’existerez plus dans les temps à venir et les vaines agitations  de la Cour.

Rien ne saurait ternir ou assombrir l’amour que je vous porte, d’autant plus fort qu’il s’entoure de discrétion et que vos yeux sont  les seuls  témoins de cette passion.

Je  vous porterai  toujours dans mon cœur et pour moi vous serez toujours ma mie, mon adorée,  ma tendrement aimée.

Votre obligé sans restriction, le duc de Nemours